29.10.2009
à propos de l'émission à laquelle l'ILERI est conviée
LA POLÉMIQUE AUTOUR DE 'CE SOIR OU JAMAIS'
Thomas Yadan pour Evene.fr - Janvier 2007
Depuis la rentrée, un événement culturel est apparu à la télévision : 'Ce soir ou jamais'. D'une forme incontestablement originale, l'émission est victime de la réprobation d'un certain nombre de représentants du monde cathodique.
Le 12 novembre 2006, l'émission 'Arrêt sur image' a organisé la confrontation de Frédéric Taddeï (présentateur de l'émission) et Philippe Tesson (journaliste et chroniqueur), au sujet de la pertinence culturelle de 'Ce soir ou jamais', la nouvelle émission de France 3. Sans complaisance, Philippe Tesson n'a pas hésité à attaquer cette émission pourtant originale et de plus en plus regardée. Malheureusement, loin d'imposer une réflexion consciencieuse autour de certaines problématiques appropriées, le chroniqueur s'est empressé d'évoquer le manque de fond, l'illégitimité des sujets ou des invités (considérés comme en dehors de la sphère culturelle) et l'intolérable absence de chroniqueur. Il ne s'agit pas d'en rester à la simple polémique ou à une rudimentaire opposition de styles, mais d'extraire, de ce face-à-face, les enjeux de la culture à la télévision.
| biographie de Frédéric Taddeï |
La forme de l'émission
La télévision est un média par l'image tributaire très (trop) souvent de la forme et de l'émotion. Il suffit de s'attarder quelque temps sur les programmes culturels ou de divertissements pour se rendre compte de l'homogénéité de leurs structures et de leurs fonctionnements. Débat autour d'une table, dans un décor moderne, agrémenté de chroniqueurs plus ou moins talentueux pour les émissions culturelles ; cercles de dérisions, de promotions et de spectacles pour les émissions de divertissements.
'Ce soir ou jamais' apparaît incontestablement comme originale et audacieuse dans sa forme.Esthétique de surcroît, elle balade les téléspectateurs de thème en thème par une langoureuse absence de précipitation. Dénuée d'intimité pusillanime, la totalité de l'émission semble se jouer en direct (ce qui est de plus en plus rare) au gré d'une intersubjectivité et d'un dialogue, fidèles complices du hasard et de l'événement. Un décor propre à suggérer l'hégémonie du propos aux dépens du superflu. Que reprocher alors à cette émission ? Philippe Tesson nous dit : le fond. Qu'en est-il effectivement ?
Culture et télévision
Selon lui, la définition même de la culture semble confuse et falsifiée : "On parle de sujets qui n'ont rien à voir avec la culture." Comprendre : la culture n'est pas relative à l'histoire, aux sociétés ou aux individus, mais s'exprime exclusivement à travers un certain nombre de disciplines dont les oeuvres génèrent de l'universel et de l'infini. De cette objection se dévoile une véritable divergence au sujet de la culture. Philippe Tesson s'érige en défenseur d'une culture classique qui tente de refuser tout ravissement populaire ou adultérin. La culture procéderait de canons qu'il ne faudrait pas contrarier au risque de la falsifier.
Pourtant, cette vision, même si elle part d'un bon sentiment - préserver l'autonomie de la culture - apparaît comme inopportune dans ce cas précis. En effet, la culture dans son "authenticité" n'a rien à faire à la télévision : appréhender un auteur passe inévitablement par la lecture de ses écrits, l'oeuvre d'art demande une proximité physique incontournable, l'exercice intellectuel exige bien souvent patience et ténacité, etc. La télévision a pour rôle de susciter la curiosité, de révéler des talents, d'opposer des opinions et non de prémâcher les choses culturelles afin de les recracher aux téléspectateurs sous la forme d'une marchandise ou d'un objet de divertissement. Toute médiation paternaliste entre l'individu (sa volonté et ses désirs) et la chose culturelle est un non-sens.
La culture contre "les cultures"
La singularité de l'émission de Taddeï réside précisément dans cette capacité nouvelle à inverser la tendance. Tout d'abord, il ne brade pas la culture ni n'incite à sa consommation (divertissement, promotion). Ensuite, il réussit à englober le réel dans l'espace culturel. Les événements mondains sont dès lors interprétés à travers une perspective originale qui évoque positivement "la culture" au pluriel. Comprendre un fait ou une tendance par la voie pertinente de l'analyse culturelle, interroger l'hétérogénéité sociale et idéologique sont des formes de réinvestissement dynamique de la culture dans l'espace télévisuel. Il n'y a donc pas travestissement de la culture (ni redéfinition extravagante ou abusive) mais un déploiement plus large de ses compétences et de son espace. Lire la suite de Au nom de la Culture »
La sophistique cathodique : le chroniqueur
Les personnes invitées "n'ont aucune légitimité par rapport aux principes de l'émission de Taddeï, c'est-à-dire une émission culturelle." Tout d'abord, il est frappant d'entendre Tesson parler de fond. Chroniqueur de talent avec évidence, il n'en reste pas moins un admirable sophiste maniant la rhétorique et le ton avec acharnement et exaltation. Aux dépens, tout de même, du contenu. Tesson joue trop souvent ce que Bourdieu appelait le "fast thinker" (1), l'intellectuel capable de penser à une vitesse exceptionnelle sur n'importe quel sujet. Or, on connaît la divergence insurmontable de la pensée et de la célérité. On rappellera aussi l'omniprésence et l'omniscience troublante de Tesson dans la grille des programmes. Le chroniqueur peut parler avec autant de certitude de la guerre en Irak, de la dernière sortie cinéma ou de l'effet de serre, en opposition d'ailleurs à des spécialistes. En réalité, devrait-on poser la question d'une espèce un peu trop visible à la télévision : le chroniqueur. Animal cathodique, son objet n'est pas la choséité de la culture, de la politique, etc., mais son usage afin de promouvoir son ego et sa durée de vie à l'antenne. Son objet est la notoriété ; sa méthode, la manipulation pragmatique de l'information ; ses desseins, apparaître pour exister et acquérir une légitimité douteuse mais effective.
La légitimité en question
Paradoxalement, Philippe Tesson est une preuve de la fragilité de l'argument de la légitimité. Il semble révéler le problème fondamental d'une hiérarchie structurelle dont les médias se sont faits les garants. Celui qui parle à la télévision entre dans le cadre d'une autorité : celle de la parole. Tesson se comporte en porte-parole de la culture. Or, le porte-parole, pour reprendre Bourdieu, est celui à qui on donne le "skeptron" (2) du pouvoir. Malheureusement les décisionnaires de ce mode de transmission sont, eux-mêmes, des garants d'une domination sociale et d'un ravissement philistin et pragmatique de la culture : les communicants et les journalistes (voir 'Les Nouveaux Chiens de garde' de Serge Halimi). Par domination, il faut entendre l'exaltation consensuelle de valeurs esthétiques, politiques et morales.
A contrario, le tour de force de Taddeï est de réunir autour d'une actualité ou d'un événement culturel, une série d'interlocuteurs d'univers socioculturels différents. Il semble, en effet, extrêmement intéressant d'opposer ou de faire dialoguer un artiste, un philosophe, un syndicaliste ou un politique dans un débat de fond, sans avoir pour objectif l'audimat ou le divertissement, sans le souci de trier les invités en fonction de leur charisme cathodique. Il s'agit avant tout de traduire la multitude des opinions afin d'enrichir le débat. 'Ce soir ou jamais' a au moins la vertu de briser l'omerta autour d'une domination dans le monde de la culture à la télévision. Hannah Arendt avait deviné le risque que représentait le désintérêt des intellectuels pour l'espace télévisuel, celui de laisser entre les mains illégitimes de spécialistes de la communication ou de nantis, le traitement de la culture. Peut-être, avec Taddeï, voit-on apparaître une alternative pertinente à la rupture conjugale de la culture et de la télévision : une démocratisation plutôt qu'une massification, une ouverture éclairée contre un élitisme autoritaire.
Le système en place ou le fatalisme
D'où la faiblesse de l'argument fataliste selon lequel le système s'impose insatiablement. Il est vrai qu'il est difficile d'éviter le jeu de la promotion et du divertissement ou de révolutionner un mode figé de monstration de la culture. Mais, il faut reconnaître la singularité de l'émission de France 3. Elle reflète une certaine autonomie, une certaine sincérité qui, comme le précise Taddeï, ne dépend pas (du moins pour l'instant) de l'audience et de la pression des annonceurs. Surtout, en revalorisant la parole des cultures (dans tous les sens), il surprend le système de l'intérieur. En structurant, selon des impératifs culturels et pédagogiques, des débats autour d'un panel hétérogène, il tente d'universaliser des discours trop souvent brimés par les contraintes du langage ou le cloisonnement d'une expérience personnelle. Le réel reprend progressivement ses droits dans une entente cordiale avec la pensée et l'universel. L'élitisme comme la vulgarisation reculent au profit d'une démocratisation à la fois de la prise de parole et de la culture.
En réalité, le désaccord avec Tesson est peut-être encore plus profond. A une vision transcendante de la culture où le beau, l'esthétique sont encore marqués d'une conception judéo-chrétienne définissant des critères spécifiques au jugement, Taddeï oppose-t-il un relativisme teinté de réalisme qui se déploie à travers le pluralisme des interprétations et un individualisme démocratique responsable.
Ce programme reste une expérience ouvrant des voies de réconciliation entre la télévision, mediumfondamental, et la culture par une revalorisation de la parole objective et des subjectivités éclairées. Il impose, en définitive, un nouveau style aux dépens de l'animation conventionnelle dont le chroniqueur apparaît comme le représentant le plus grossier.
(1) Pierre Bourdieu, 'Langage et pouvoir symbolique, le langage autorisé', p.161, éditions Seuil, Paris, 2001.
(2) Skeptron : sceptre, bâton représentant le commandement, l'autorité du pouvoir.
Thomas Yadan pour Evene.fr - Janvier 2007
13:18 Publié dans culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : culture, télévision, information, ce soir ou jamain



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